LETTRE DE BALTHAZAR (6)
de KOUROU à CLIFTON (Union Island, Grenadines)
du Jeudi 26 Mars au Samedi 4 Avril 2009
Mercredi 1er Avril, par 6°49'N et 53°57'W. Nous filons 9 noeuds dans l'alizé de NE qui s'est installé et qui va nous extraire de la ZIC et de son cortège de pluies et de grains, cap sur les Grenadines. Le phare de l'île Royale que nous avons doublé hier soir en début de nuit vers 20h30 , après avoir appareillé à mi-marée montante du fleuve Kourou à 18h30, s'est estompé dans la nuit et Kourou ainsi que les îles du Salut sont déjà loin dans le sillage. Nous avons progressé rapidement, aidés par le fort courant des Guyanes et un bon alizé traversier toutes voiles dehors, et sommes très au large des côtes surinamiennes (près de 100 milles au NE de Paramaribo) pour éviter les bateaux de pêche et autres tapouilles suspectes.
Nous parlons encore des quatre journées merveilleuses que nous venons de passer dans ces lieux chargés de souvenirs des îles du Salut et du CSG. Songez donc.
A peine mouillés Jeudi soir 26/3 sur le gros corps mort (et mouillage AR pour ne pas cogner le coffre à l'évitage) mis à notre disposition par Madeleine celle-ci dévale la colline avec son camion pick up et arrive au bout de la jetée en klaxonnant à la tombée de la nuit.
Nous nous dépêchons pour nous faire propres, ranger le bateau et gonfler le Zodiac car nous sommes attendus pour un dîner d'accueil à 19h30 comme Angèle nous le communique à la VHF.
Laissant Madeleine et son fidèle bras droit Angèle remonter en camion pour les derniers préparatifs nous gravissons à pied le chemin dallé pour rejoindre l'auberge. La nuit est tombée, les « criquets » et autres animaux du soir font une ambiance sonore caractéristique de ces contrées, les agoutis courent dans les buissons et on entend le ressac de la mer qui s'éloigne en prenant de la hauteur.
Retrouvailles émouvantes, embrassades: Madeleine tient absolument à nous offrir (elle refusera tout paiement; nous lui ferons porter deux caisses de Sancerre blanc et deux de Listel gris pour sa cave personnelle) un séjour merveilleux de repos et détente sur ces îles qui ont été un enfer au temps du bagne mais qui sont redevenues un petit paradis couvert de végétation équatoriale. Chambres climatisées, une bonne douche et nous voilà frais et dispos pour le ti punch de bienvenue, puis la dégustation d'une soupe de poissons de roche délicieuse suivie d'un superbe Acoupa ( poisson carnassier des estuaires des fleuves guyanais à la chair fine) agrémenté d'aïoli ou sauce chien et de christophines. Le sancerre bien frais aidant un flot de souvenirs nous envahit.
A ce stade vous vous demandez toujours qui est cette Madeleine? C'est une robuste bourguignonne, issue d'une famille de maquignon et paysans de Clémecy, qui vient de passer ses 70 ans dont 40 passés en Guyane. En 1982 année de ma nomination comme Directeur Général du CNES je constatais que les îles du Salut, propriété du CNES car elles font partie du Centre Spatial Guyanais (CSG), se trouvant sous la trajectoire des fusées ARIANE peu après le décollage (et donc devant être évacuées lors des lancements) étaient mal entretenues et mal desservies alors que l'on pouvait en faire un lieu de détente merveilleux pour les familles des résidents ou missionnaires travaillant sur le Centre Spatial et plus généralement pour les habitants ou visiteurs de la Guyane. Un premier pas dans cette direction avait été fait par un personnage haut en couleurs, Blanchard, à qui le CNES avait confié un premier bail. Cet entrepreneur, aventurier du Far West des temps modernes, avait rendu d'importants services au CNES en exploitant des carrières et fournissant cailloux et criblés pour la construction de la base. Mais il avait beaucoup d'autres affaires et investissements en Guyane et au Brésil, en particulier une exploitation d'or des rivières guyanaises et bien évidemment il n'avait pas beaucoup de temps à consacrer aux îles dont la rentabilité des investissements n'était pas évidente et la desserte par des bateaux navettes compliquée (elles se situent à 9 milles de l'embouchure du Kourou) et chère. A la différence de mon ancien patron et ami Yves Sillard et de mon ami Michel Mignot, artisans essentiels de la construction des infrastructures du CSG qui avaient pu apprécier ses services et son entregent je dois dire que son insistance à m'inviter à deux reprises (et sans succès) dans son château près d'Azay le Rideau peu de temps après ma nomination et le spectacle qu'il m'avait offert dans un restaurant alors à la mode dans le vieux bourg de Kourou (Le vieux Montmartre) où il présidait en chef de bande une table d'une douzaine de personnes, entouré par des sbires aux poches gonflées qui cachaient mal des revolvers m'avaient profondément déplu.
Je demandais au CSG réticent (il craignait en particulier que le développement touristique des îles rendent difficile leur évacuation au moment des lancements) de faire une consultation pour exploiter ces îles et en faire un lieu de détente et repos sur la base d'un cahier des charges précisant les contraintes et servitudes en contrepartie d'une exclusivité permettant au preneur du bail d'investir à long terme (20 ans) dans l'achat de bateaux, dans l'hôtellerie et assurer un entretien de ces îles. Contre l'avis du CSG, fidèle à Blanchard, je choisissais Madeleine, que je ne connaissais pas mais dont l'offre, la force de caractère, l'engagement de s'y consacrer totalement, la ténacité (exploitation de bois depuis une décennie à St Laurent du Maroni) me paraissait des gages de réussir l'opération. Blanchard, vexé et lui-même accrocheur, se battit pendant 5 années pour la dégoûter et la faire partir, y compris en employant des menaces physiques. Pour vous situer ces deux personnages de cinéma, lorsque Blanchard excédé de se casser les dents sur la Bourguignonne la menaça elle lui répondit: « t'as pas intérêt à me manquer parce que moi je te manquerai pas; dans mon pays on termine la besogne à coups de fourche ». Et pour faire bonne mesure elle lui expliqua que son château brûlerait s'il lui arrivait malheur. Elle lui donna force détails sur ce château, symbole de sa réussite financière et sociale, auquel il tenait comme à la prunelle de ses yeux, pour lui montrer qu 'elle en avait visité subrepticement la cour et pour rendre crédible la contre menace. Cela calma le jeu et Blanchard et elle s'affrontèrent ensuite devant les tribunaux (sombre bataille sur la récupération des investissements qu'il avait fait) mais Blanchard dût finalement rendre les armes. Je soutins Madeleine en faisant appliquer rigoureusement les engagements réciproques pris par elle et par le CNES. Vous comprenez maintenant la gratitude envers moi de cette personne hors du commun.
Grâce à elle, son amour des îles, sa présence permanente, son acharnement et sa vigilance (à 71 ans elle est toujours là au débarquement ou embarquement de ses clients sur ses catamarans quel que soit le temps et tient le personnel à l'oeil) , aux efforts du CSG et de la Légion étrangère, l'objectif que j'avais fixé a été atteint voire dépassé; les îles sont devenues un lieu de détente et de repos très apprécié de tous, et pour nos invités clients d'ARIANESPACE la journée aux îles du Salut après les lancements un must à ne pas manquer. Certes il fallait accepter ses poules (2000 lâchées dans la nature qui ont nettoyé l'île Royale de ses iules, scolopendres, mygales et autres animaux désagréables), ses faisans se multipliant dans l'île et adaptés d'une manière surprenante, ses paons et ses quelques cochons noirs (trop nombreux ils seraient destructeurs) pour satisfaire son atavisme paysan, mais aussi profiter de superbes aras (malheureusement des haitiens venus pour un chantier ont tué et fait griller quelques uns de ces gros perroquets) aux couleurs flamboyantes et de fleurs et arbustes aux couleurs non moins vives.
Il fallait aussi accepter, pour le CSG, sa forte personnalité et son caractère rugueux qui font parfois grincer des dents.
Ces trois jours de farniente et de régals culinaires (crevettes grillées, crevettes en sauce, boeuf bourguignon- un vrai!, légumes de Guyane, poissons divers) dorlotés par Madeleine et Angèle furent merveilleux. A chaque repas, à la table réservée de Madeleine, elle prit autant de plaisir que nous à évoquer les petites et grandes histoires des 25 dernières années.
Le Samedi nous allons en Zodiac pique niquer sur l'île voisine de St Joseph, avec Jean-Jacques Auffret, Directeur adjoint d'Arianespace à Kourou, et sa femme Anne, venus nous retrouver avec leur petite vedette. Centralien très sérieux et compétent dans le travail, très expansif, bon marin et fin régatier nous nous connaissons depuis longtemps, en particulier depuis les premières régates Ariane des années 1980.
Nous y sommes accueillis par James, solide gaillard de la Légion, qui y a restauré avec celle-ci d'anciens petits bâtiments du bagne pour venir se remettre des missions très dures qu'ils font en Guyane. Devenu lui-même amoureux de son île il la soigne et la garde d'une manière remarquable: chemins nettoyés et entretenus, plus un seul papier gras ou canettes de bière (quand James tousse poliment, il n'a pas besoin d'élever la voix, les touristes s'exécutent rapidement vu la baraque), plantations, murs remontés, nettoyage des abords de la toujours aussi jolie petite plage en coquillages très fins et blanc éclatant pour pouvoir y bivouaquer et installer son hamac tendu entre les cocotiers. Avec Madeleine et Angèle sur l'île Royale c'est le troisième personnage important des îles. Ménage à trois surprenant mais qui s'entend très bien, gardant son quant à soi (son île) mais se rendant de menu services. Je soupçonne Angèle, italienne aux traits fins et très coquette, qui avait dû être très jolie dans sa jeunesse, d'avoir un faible pour James à voir la façon dont elle minaude au téléphone avec lui.
Bonne chance James, et un grand merci pour ton accueil.
Nous ouvrons en retrait de la petite plage, sous les cocotiers, la grosse glacière que nous a fait préparer Madeleine et attaquons bien sûr ce délicieux pique nique par un ti punch parfumé aux bons citrons verts de Guyane.
L'après midi retour à Royale et sieste. Bien que nous soyons en saison équatoriale des pluies nous avons la chance de bénéficier du temps très agréable du petit été de Mars, quinzaine de jours capricieuse mais qui amène souvent une trêve dans les lourdes pluies de cette saison (il pleut quand même plus de 6m en Guyane, un peu moins sur les îles).
Le soir nous avons l'occasion de dîner et deviser avec Carlo Calcagni et, pour moi, de le connaître un peu mieux. Cet italien très discret, mari de Madeleine, vit à Cayenne et, vu son âge (84 ans) ne passe plus que les fins de semaine sur les îles avec Madeleine. Ayant vécu aux Etats Unis il gagne à être connu.
Dimanche je vais visiter le petit musée installé dans l'ancienne maison privée du Directeur du bagne, maintenant restaurée. Je me dois, à ce stade, d'évoquer avec vous la lourde histoire de ces îles et de la Guyane.
Tout commence après la guerre de 7 ans perdue contre l'Angleterre. La France y perd le Canada et ses possessions en Inde. Pour compenser ces pertes la France décide (nous sommes en 1763) de mener une grande politique de conquête en Amérique du Sud et déclare terre française les territoires de l'Amazone au Maroni, pas moins. Le secrétaire d'Etat à la marine, Choiseul, expédie en 1763 et 1764 le chiffre extravagant de 13000 colons destinés à donner corps à cette conquête. Les convois maritimes se succédaient sans interruption, et sans aucune préparation logistique, en déchargeant leurs cargaisons humaines dans les terres marécageuses des côtes guyanaises. Cette opération lamentable se solde par un désastre: près de la moitié de ces malheureux colons périssent de maladies et de famine. Les îles, plus saines, accueillent les rescapés avant leur rapatriement et sont alors appelées îles du Salut. Seuls sur un total de 13000 deux cent colons restent pour occuper et développer la Guyane.
Cette terre apparaît alors, après ce désastre, comme une terre maudite et il n'est pas surprenant qu'au moment de la Révolution on pense à elle pour y expédier des prisonniers politiques et 300 prêtres réfractaires.
C'est sous Napoléon III que s'organise le bagne. En 1852 le premier convoi de transportés (criminels de droit commun condamnés aux travaux forcés) débarque aux îles du Salut. Il y expédie également des opposants politiques, les déportés, condamnés, sans travaux forcés, à l'enceinte fortifiée (gardiens) ou à la détention simple. A la fin du second Empire et pour quelques années s'arrêtent les convois .
Mais en 1885 est votée une loi sur la rélégation (petits délinquants multirécidivistes, faisant leur temps de prison en métropole puis condamnés à terminer leur vie au bagne). Cette loi conduit à la réactivation en 1887 des bagnes qui s'échelonnent depuis Cayenne jusqu'à St Laurent du Maroni. Au total 67600 bagnards, transportés, relégués, déportés politiques passent dans ces camps aux conditions de vie effroyables et pour beaucoup y périssent. Aux îles ils n'avaient même pas droit à une sépulture et étaient jetés en pâture aux requins. Le bagnard Papillon a bien décrit, d'une manière quelque peu romancée, la réalité et l'horreur de ces conditions de vie.
Quand ils ne mouraient pas au bagne ils devaient, selon la pratique du doublage, vivre par leurs propres moyens en Guyane pendant le même temps qu'ils avaient passé au bagne. Une infime minorité revoyait donc leur pays avant leur mort.
Le grand écrivain et reporter Albert Londres décrit dans le Petit Parisien, en 1923, cette ignominie et éveille l'opinion publique. Charles Péan, officier de l'armée du Salut vient en 1928 puis se bat constamment jusqu'à l'arrêt des convois en 1938.
Pendant la guerre et le blocus américain de la Guyane, en 1942, près de la moitié des bagnards qui restent périt de maladies,d'épuisement et de famine. Il fallut d'abord la pression américaine comparant ces bagnes à des camps nazis . Que penser en effet par exemple de cette vingtaine de geôles sans fenêtre de l'île St Joseph où les bagnards récalcitrants pouvaient seulement se tenir debout dans l'obscurité ou tout juste s'allonger parterre dans la vermine, ne disposant même pas d'un tabouret, donnant sur un étroit couloir où l'on passe tout juste entre les épaules avec effroi, antichambre pour beaucoup de la guillotine installée dans le quartier des condamnés à mort de l'île Royale où l'on voit toujours ses fondations, que penser de cette horrifiante cellule dont le plafond est à ciel ouvert simplement fermé par une grille dans un pays où soit il pleut des trombes d'eau soit il y règne un soleil très dur proche du zénith? On y devenait fou. Il fallut enfin l'action énergique du Guyanais Gaston Monnerville auprès du Général de Gaulle pour obtenir la fermeture définitive du bagne en 1946 et le rapatriement de quelques 2000 bagnards entre 1946 et 1948.
Je ne peux pas terminer cette histoire très sombre, honteuse en réalité, de la Justice et de l'Administration Pénitentiaire française sans rappeler l'affaire Dreyfus. Au musée je relis en effet in extenso la fameuse lettre de Zola « j'accuse » adressée au Président de la République Félix Faure et parue en 6 colonnes à la Une dans l'Aurore du 13/1/1898.
Innocent, suspecté, inculpé le 22/12/94 par le Tribunal militaire de Paris, humilié en étant dégradé devant le front des troupes à la cour de l'Ecole militaire, le 5/1/95 le Capitaine Dreyfus est relégué aux îles du Salut, isolé sur l'île du Diable avec 14 gardiens qui surveillent ce pestiféré, simplement ravitaillé par un petit téléphérique dont on voit encore les fondations.
La lettre poignante et très documentée de Zola provoque un grand débat national car elle démonte méticuleusement les accusations en donnant des preuves vérifiables de son innocence et de l'enchaînement de lâchetés et d'antisémitisme dont il a été victime. L'année suivant la parution de la fameuse lettre, la cour de Cassation casse le verdict et Dreyfus rentre en France pour être rejugé. Le 9 septembre 1899 le tribunal militaire de Rennes condamne Dreyfus toujours sans preuves à 10 ans de prison avec circonstances atténuantes. Ainsi l'honneur de la justice militaire et de l'Etat-Major seront saufs! Le 19/9/99 la grâce présidentielle lui est accordée. Dreyfus est libre. Il lui faudra attendre le 13/7/1906 pour être réintégré dans l'Armée avec le grade de Commandant. Le 21/7/1906 il est décoré de la Légion d'Honneur dans la cour de l'école militaire, précisément là où il avait été dégradé. Il est alors totalement réhabilité.
A l'heure de la marée montante de l'après midi nous nous séparons de Madeleine et d'Angèle qui nous accompagnent jusqu'au débarcadère et appareillons pour Kourou. Bonne santé à toutes les deux et à bientôt!
Jeudi 3 Avril, 22h20 (TU-3) par 10°22'N et 58°26'W. Balthazar a filé comme une fusée Ariane, propulsé par un alizé musclé et un courant favorable. Nous avons couvert 456 milles au GPS en 48h soit 228 milles de moyenne par jour. Record de Balthazar à battre: 240 milles en 24h. Nous ne sommes plus qu'à 216 milles de Clifton (Union island dans les Grenadines) où nous arriverons demain dans la nuit ( comme d'hab, attention les coraux). Comme prévu nous sommes sortis du ciel couvert et pluvieux de la saison des pluies en Guyane et aujourd'hui nous avons profité d'un beau soleil et d'un ciel typique des alizés avec des alignements de balles de coton blanc.
La nuit précédente, comme dit Pierre Dubos, çà pulsait dur et nous sommes restés plusieurs heures entre 10 et 11 noeuds sur le fond.
Mais profitons du calme relatif de ce soir (9 noeuds sur le fond) pour reprendre le fil de notre récit précédent. Donc Dimanche dernier après midi nous embouquons le chenal d'accès au fleuve Kourou, bien balisé pour l'ARIANA qui y amène les fusées Ariane 5, mais étroit avec un fort courant traversier. Travail de Sisyphe que le dragage quasi permanent de ce chenal régulièrement envahi par le sable et la vase transportés par le fort courant traversier. L'ARIANA a laissé son nom à une bouée cardinale récente marquant tout près du bord du chenal une roche non cartographiée jusqu'ici et qu'elle a heurtée. L'approche pour elle dans peu d'eau, dans ce chenal très étroit et avec un fort courant traversier variable en force et direction doit être bien délicate pour les pilotes qui embarquent à PK0.
C'est avec une émotion certaine que nous doublons la Pointe des Roches, marquée par la tour Dreyfus et l'hôtel des Roches où j'ai si souvent séjourné (de l'ordre de 140 fois!). Peu avant les deux pontons des Balouroux encombrés et vasards nous prenons un coffre qui nous avait été réservé. C'est celui du catamaran escortant actuellement les champions faisant en course la traversée à la rame du Cap Vert ,au Sénégal, à Cayenne: un grand coup de chapeau à ces concurrents de Rame-Guyane qui rament une quarantaine de jours, secoués et ballotés par la grosse houle des alizés, sous le soleil équatorial. Ils se trouvent actuellement à un peu plus de la moitié du parcours et Mimiche connaît bien le leader actuel Patrick Hoyau, fils d'un ancien du CSG, et qui vit à Kourou depuis son adolescence.
Débarqués en zodiac au ponton, nous retrouvons un couple sympathique d'amis de Mimiche, les Bavai, ainsi que JJ Auffret et sa femme Anne. Après avoir récupéré une 607 toute neuve mise gracieusement à notre disposition par une société locale de voitures de location dirigée par un marin passionné nous nous retrouvons pour l'apéritif dans la très belle villa avec piscine et jardin tropical qu'habitent les Bavai puis nous allons tous ensemble dîner au vieux Saramaca, maintenant modernisé et climatisé.
Lundi matin bricolage, farniente puis nous partons en zodiac sous la pluie manger une excellente viande grillée au Karting où nous sommes bien accueillis par Philippe et Michèle qui nous offrent un planteur de bienvenue.
A 14heures nous nous retrouvons au musée du CSG où nous attendent les RP et les badges. Joël Barre, Directeur actuel du Centre Spatial Guyanais nous accueille chaleureusement dans la salle de contrôle des opérations de lancement Jupiter(2). C'est d'ici que sont contrôlées et coordonnées par un Directeur des Opérations les opérations de préparation du lancement pendant la chronologie: états successifs de préparation du lanceur, des satellites, des moyens du CSG (radars de poursuite, stations de télémesures, stations aval de Natal, de l'île d'Ascension, de Libreville et Malindi couvrant la trajectoire du lanceur,télécommunications, météo, sécurité...). Tout doit être au vert pour le décompte final et le lancement. Que de souvenirs se réveillent en moi depuis le premier lancement le 24/12/79, la qualification d'Ariane 1, le premier lancement commercial d'Arianespace, le premier vol d'Ariane 3, puis d'Ariane 4, les quelques échecs douloureux dont celui du deuxième lancement pour lequel il fallut plus d'une année pour trouver la parade. Bien sûr ce n'était pas cette salle ultramoderne et vaste mais Jupiter 1 avait exactement les mêmes fonctions.
Nous partons ensuite visiter les chantiers de construction des ensembles de lancement du fameux lanceur russe SOYOUZ (qui mit GAGARINE en orbite) qui fera son premier vol en Guyane au début de l'an prochain dans le cadre d'une coopération controversée initiée par l'Aérospatiale puis reprise par ARIANESPACE , ainsi que celui du petit lanceur Européen de satellites scientifiques VEGA qui reprend les installations de l'ensemble de lancement d'ARIANE 1. Que d'histoires seraient à raconter jalonnant cette formidable aventure ARIANE que nous avons eu la chance de vivre et qui se poursuit très bien trente ans après.
Nous revoilà au Centre de Lancement CDL3 construit pour ARIANE 5 où Jean-Jacques Auffret, en l'absence de Bartolomey, nous accueille au nom d'ARIANESPACE . Merci Jean-Jacques des soins attentifs que tu as apporté pour organiser et faciliter notre séjour à Kourou. Le COEL (chef des opérations de l'ensemble de lancement) d'un prochain lancement, Pierre-François Bénéteau, ancien que je connais bien, nous fait visiter le blockhaus où sont rassemblés les moyens de contrôle et de préparation du lanceur. Nous nous rendons au BIL (bâtiment d'intégration lanceur) où un lanceur ARIANE 5 est en préparation pour son prochain vol, devant mettre en orbite deux satellites scientifiques HERSCHEL et PLANCK. C'est un plaisir de replonger le nez dans les entrailles du lanceur et de rendre palpable cette formidable énergie qu'il contient: ses deux énormes propulseurs à poudre développant chacun une poussée proche de 700 tonnes au décollage, le volumineux étage à hydrogène liquide/oxygène liquide propulsé par le moteur Vulcain capable d'éjecter à très grande vitesse ses gaz de combustion lui conférant une remarquable efficacité propulsive, l'étage supérieur également cryogénique de forme très ramassée et toujours propulsé par ce bon vieux HM7.
Après un pot dans le bâtiment GALILEE d'ARIANESPACE nous terminons notre programme chargé par la visite du bâtiment S5 de préparation et remplissage des satellites. Ce grand bâtiment renferme le satellite HERSCHEL en cours de préparation. Nous nous approchons de ce satellite impressionnant (7m de haut, 4,2m de diamètre, 3,25 tonnes au décollage) habillés comme des chirurgiens puisqu'il s'agit de respecter la très grande propreté de cette immense salle blanche exigée par des instruments optiques très élaborés. HERSCHEL est un satellite scientifique emportant le plus grand télescope jamais envoyé dans l'Espace, nettement plus grand (3m50 d'ouverture) que le télescope Hubble emporté par la navette spatiale et qui fit faire pourtant un bond en avant considérable à l'astronomie et à l'astrophysique. Il fonctionne dans l'infrarouge (gamme du spectre lumineux peu exploré car inaccessible du sol) avec des détecteurs plongés dans un cryostat à 2° kelvin (j'ai bien dit 2 degrés au-dessus du zéro absolu!). Il lui faut pour cela, outre un système de contrôle thermique très élaboré, embarquer 1500 litres, si j'ai bien retenu, d'Helium liquide superfluide qui s'évaporera progressivement durant la durée de sa mission de trois années. Cette merveille de technologie va être mise par ARIANE 5 sur une orbite l'expédiant au deuxième point de Lagrange situé à 1,5 millions de km de la Terre et à l'opposé du Soleil pour faire de là ses observations à travers l'Univers: voir à travers les cocons de gaz et de poussière qui entourent les étoiles naissantes, assister à la naissance des galaxies en remontant près du Big Bang initial, étudier la composition des atmosphères des planètes et des comètes ainsi que les molécules complexes du milieu interstellaire tel est son programme. Avec son compagnon de voyage, Planck, que nous n'aurons pas le temps d'aller visiter, qui lui s'intéresse à l'étude du rayonnement fossile, lointain écho du Big Bang initial il y a environ 13,7 milliards d'années (il « photographiera » l'Univers tel qu'il était 380000 ans après le Big Bang, bien avant la formation des premières étoiles, galaxies et amas de galaxies et donnera des informations fondamentales sur la naissance et l'évolution de l'Univers- pour atteindre ces performances ses capteurs seront refroidis à -273°C soit 0,1° seulement au-dessus du zéro absolu) ces deux satellites illustrent bien les trésors d'imagination, d'intelligence et de savoir déployés par l'Homme dans sa quête éternelle pour observer et comprendre l'Univers dans lequel il est plongé. Quelle responsabilité pour ARIANE d'envoyer dans l'espace, sur une trajectoire précise, ces deux bijoux à la pointe de la recherche scientifique actuelle!
Nous quittons le S5 peu avant 8h du soir, songeurs et éblouis, pour nous rendre directement chez Joël Barre qui nous a invité à dîner dans sa superbe villa de fonction nouvellement (pour moi) refaite et agrandie avec beaucoup de goût. Nous y retrouvons nos guides de l'après midi, ingénieurs passionnés par leur travail, et leurs épouses, ainsi qu'Isabelle sa jeune compagne, grande et belle femme brune d'une quarantaine d'années dont le signe distinctif le plus marquant est un accent de Montpellier à couper au couteau.
Après un dîner très fin et très couleur locale , où les conversations sur l'évolution du CSG, de Kourou et de la Guyane furent animées, nous rentrons au bateau contents de retrouver nos couchettes. J'étais heureux d'avoir revu le CSG et ARIANESPACE toujours très opérationnels, modernisés et entre de bonnes mains. Mimiche, Maurice et André qui totalisent ensemble plus de trente années de séjour en Guyane étaient comme moi émus et très heureux de retrouver tant d'amis et de souvenirs. Quant à Jean-Pierre, le compagnon de Mimiche, excellent ingénieur de SupElec, il était passionné et impressionné par cette visite trop rapide. Le Centre Spatial Guyanais, ce port spatial de l'Europe, est toujours la première base de lancements au monde, comme nous le disent les spécialistes de la NASA en particulier, qui le visitent. Seuls points noirs préoccupants qui rendent plus difficiles les recrutements: la sécurité des biens et l'enseignement en primaire et au collège (il reste bon au Lycée) qui se sont dégradés sous la pression d'une très forte progression d'immigrés clandestins ou non et d'un fort chômage de jeunes, la fécondité, encouragée par les allocations familiales, y étant trop forte pour que l'économie locale puisse l'absorber. Ce département d'Outre mer apparaît en effet comme un Eldorado pour les populations extrêmement pauvres des pays limitrophes (Brésil du Nordeste, Suriname) ; les travailleurs Haïtiens venus construire la base et ses logements s'efforcent également d'y rester.
Mardi nous nous rendons au marché coloré et nonchalant de Kourou pour y faire nos provisions de petites bananes, de citrons verts, de christophines, d'ananas, de papayes et autres produits guyanais dont des poulets boucanés.
Appareillage à 18h30, à la nuit tombante, après que la marée montante ait apporté suffisamment d'eau pour passer les hauts fonds en sécurité. Nous laissons Maurice et André qui doivent rentrer en France. S'envolant de Cayenne au lieu de Fort-de-France ils rattraperont ainsi le retard pris au départ de Salvador. Un grand merci à tous les deux qui ont apporté leurs compétences, leur passion de la mer et leur bonne humeur pour la réussite de cette croisière sur Balthazar. Ils seront au mois de Mai au départ à Fort-de-France pour faire le trajet de retour vers les Açores et la Bretagne avant l'arrivée de la saison des cyclones.
Vendredi 3 Avril 15heures (TU-3). Nous apercevons au loin les montagnes de Tobago dont nous passons une trentaine de milles au large. Depuis hier soir l'alizé a faibli et le courant favorable a presque disparu. Nous arriverons à Clifton, île Union de l'archipel des Grenadines (rattachées à l'île de Grenade) dans la nuit et étudions l'approche pour éviter les bancs de coraux qui l'entourent. Espérons que les quelques feux permettant l'approche de la petite rade soient en état de marche, sinon nous ne nous engagerons pas au milieu des bancs de coraux et croiserons au large jusqu'au point du jour.
Après une bonne sieste nous nous préparons pour l'atterrissage. Les îles, faiblement éclairées apparaissent au loin sous le clair de Lune. Tout est en place vers 2h du matin: droit devant l'étrave Palm Island et Union Island, à bâbord la Petite Martinique, l'île St Vincent, la Petite Dominique et Carriacou, à tribord Mayreau et les Tobago Cays que nous devinons plus que nous apercevons. Surveillance permanente du sondeur pour vérifier sa cohérence avec les reliefs sous-marins, par une quinzaine de mètres de fond, donnés par la carte; il nous faut bien valider que la carte de détails est correcte et que nous sommes bien là où nous l'indique le GPS car il faut être bien sur ses gardes dans ces îles plus ou moins bien cartographiées et aux feux aléatoires.
Si je devais perdre tous mes instruments de navigation sauf un c'est bien le sondeur que je conserverais car en mer le danger le plus rapproché se tient sous vos pieds sous la quille.
Justement une bouée cardinale que nous devons contourner par l'Ouest, marquant un banc de corail encombrant l'entrée de la petite rade de Clifton, n'est pas éclairée alors qu 'elle devrait l'être, mais les contrôles précédents permettent de se positionner dans la nuit presque noire maintenant sans ambiguïtés. On voit bien les bouées à feu à éclats rouges marquant le reef (banc de corail circulaire protégeant la petite rade de la houle de l'Atlantique mais les deux feux blancs donnant un alignement sûr pour entrer dans la passe sont inscrits aux abonnés absents. Heureusement l'un des deux feux, celui à éclats rouges à laisser à tribord, qui marquent l'entrée de la passe relativement étroite marche. Nous sommes en effet aux Amériques où les codes des bouées latérales sont inversés. Il ne faut pas appliquer la phrase mnémotechnique « pourquoi me fais-tu Un (chiffre impair)TRI(bord)CO(cône) Vert et DEUX (chiffre pair) BAS (bâbord) SI (cylindre) Rouges » pour reconnaître les marques latérales d'un chenal sous peine de monter sur les cailloux mais le plus concis et moins poétique « Red, Return, Right » des américains. La position donnée par le GPS sur la carte et celle physique du bateau par rapport à cette bouée confirme une parfaite cohérence et nous permettent d'embouquer la passe en sécurité. Immédiatement après nous devons éviter à vitesse lente les bateaux plus ou moins éclairés au mouillage dans l'étroite petite rade de Clifton. Nous nous approchons avec prudence sous le vent du roundabout reef qui encombre son centre et JP lâche l'ancre et sa chaîne au signal « MOUILLE ! » du capitaine. Il est 3h du matin. Voilà une belle arrivée de nuit comme je les aime. Au dodo.
CLIFTON, Union Island , Samedi 4 Avril 2009
Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques.
Equipage de Balthazar : Jean-Pierre (d’Allest), JP et Mimiche